60 000 postes ? De l’enfumage au mensonge

« Je créerai 60 000 postes supplémentaires dans l’éducation » indiquait François Hollande dans son 36e engagement de campagne. La promesse est depuis brandie comme un totem à chaque fois qu’il s’agit de faire la preuve de l’engagement à « gauche » du gouvernement. Qu’en est-il à l’heure de la dernière rentrée de Hollande ?

Decryptage d’un enfumage

Des « 60 000 postes », il faut d’abord faire l’inventaire. La loi de refondation de l’école dite « loi Peillon » du 8 juillet 2013 précise les objectifs à atteindre à l’horizon 2017 : 54 000 postes pour l’éducation nationale, 5 000 pour l’enseignement supérieur et 1 000 pour l’enseignement agricole. Ces 54 000 « postes dans l’éducation » se distribuent eux mêmes en 48 000 postes d’enseignants et 6 000 autres postes (personnels administratifs, de vie scolaire et médicaux-sociaux). Si l’on sort de la confusion entretenue entre « poste » et « enseignant », l’engagement numéro 36 du candidat Hollande tient donc en la création de 48 000 postes de professeurs dans l’éducation nationale.

Observons de plus près le détail des 48 000 créations de postes d’enseignants. La loi de refondation prévoit sur 5 ans 21 000 recrutements d’enseignants titulaires et 27 000 recrutements de professeurs stagiaires. Ces derniers correspondant au rétablissement de la formation initiale des enseignants supprimée par Sarkozy.

Amalgamant titulaires et stagiaires dans un même terme – les fameux « postes » -, la loi de refondation ne distingue pas deux réalités. Si le recrutement d’un poste de titulaire ou d’un poste de stagiaire équivaut à une dépense semblable, en terme de temps de service effectué en classe la situation varie considérablement en fonctions du statut des personnels recrutés. Les stagiaires sont affectés à mi-temps en établissement. Ils ne comptent donc pas, sur le plan du nombre d’heures de service devant élèves, pour un équivalent temps plein pendant leur année de stage.

Autrement dit le recrutement de 27 000 stagiaires permettrait, sur l’ensemble du quinquennat, de renforcer sur le terrain les établissements scolaires de 13 500 équivalents temps pleins. La promesse des 60 000 postes, si elle était effectivement tenue, renvoie donc, une fois l’enfumage de la communication gouvernementale dissipé, au recrutement de 48 000 enseignants correspondant au déploiement, sur le plan pédagogique, de 34 500 équivalents temps pleins supplémentaires dans les élèves.

Quel bilan à moins d’un an de la fin du quinquennat ?

A la rentrée 2015, seuls 4 150 titulaires sur 21 000 avaient été recrutés depuis 2012, soit 19,8% du volume présenté dans la loi de refondation (1). Il s’agit manifestement de la titularisation à travers le dispositif dits de « recrutements réservés » de personnels précaires contractuel de l’éducation nationale. Ce qui est présenté comme des « créations » de postes relève donc davantage de changements de statuts (souhaitables en eux mêmes) d’anciens contractuels devenus titulaires que d’ embauches nettes de professeurs supplémentaires.

Du côté du recrutement des stagiaires, le gouvernement revendiquait à la rentrée 2015 être parvenu au recrutement de 24 300 stagiaires depuis 2012, soit avoir réalisé 90% des embauches planifiées.

Mais poursuivons le raisonnement. Ces « créations » de postes, qu’il s’agisse de stagiaires ou de titulaires, en sont-elles de véritables ? Ajoutent-elles au nombre des personnels enseignants du ministère de l’éducation nationale ou s’agit-il simplement d’embauches permettant de compenser des départs à la retraite ? Au final, la comparaison du nombre d’enseignants titulaires et non titulaires des premier et second degrés du secteur public entre 2012 et 2016 indique une augmentation nette d’environ 20 000 postes (2). Nous sommes très loin des près de 45 000 créations auxquelles le gouvernement prétendait être parvenu passée la session 2016 des concours.

Le désastre des concours

Outre l’opération de communication visant à amalgamer titulaires et stagiaires pour faire apparaître des recrutements à la hauteur de l’ambition affichée en ignorant le nombre de départs à la retraite qu’il faut compenser, le gouvernement se livre à un mensonge en assimilant ouverture de poste aux concours et recrutement effectif. Sa politique est en effet mise en échec par l’effondrement des recrutements aux différents concours de l’éducation nationale.

En 2013 par exemple sur les 9 076 postes ouverts aux concours, seuls 5 159 ont été dotés. En 2016, tant au CAPES, CAPET qu’à l’agrégation, en mathématiques, musique, anglais, allemand, lettres classiques, lettres modernes… 15% à 60% des postes offerts sont restés vacants ! Du point de vue de sa propre planification, le gouvernement accumule un retard de 7 066 postes aux concours du premier degré et au CAPES pour les sessions de 2013-2014-2015-2016. Quant à la Cour des comptes, elle estime qu’entre 2012 et 2015, sur les 31 727 emplois présentés comme « créés », 27 553 ont véritablement conduit à un recrutement (3).

Le désastre des recrutements aux concours est la conséquence de l’incurie de la politique éducative gouvernementale. Le gel du point d’indice jusqu’en 2016 a conduit à une telle paupérisation de la condition enseignante (un professeur des écoles ou un certifié débute sa carrière à 1,3 SMIC contre 2 SMIC dans les années 1980) que la profession n’attire plus suffisamment de candidat-es. De même la dégradation des conditions de travail et les atteintes au métier avec la contre-réforme du collège remettant en cause le lien des professeurs à leurs disciplines, expliquent-ils la désaffection des concours.

Dans les classes, des conditions d’apprentissages dégradées pour les élèves

Mais pourquoi « 60 000 postes » et pas davantage ? Alors que la droite en avait supprimé 80 000, l’objectif de 60 000 apparaît dès l’origine insuffisant. Il revient à entériner la suppression de 20 000 postes dans l’éducation nationale sur le temps long de la période allant de 2007 à 2017.

L’enjeu, pourtant, est décisif. Après le quinquennat d’airain de Nicolas Sarkozy, les besoins éducatifs sont augmentés par le dynamisme de la démographie scolaire. Entre 2010 et 2015, 271 000 élèves de plus ont été scolarisés dans les établissements publics du premier et second degré et la hausse du nombre des élèves doit se poursuivre jusqu’en 2017.

Depuis 2012, la situation dans les classes a ainsi continué de se dégrader. Sous l’effet conjugué de la démographie scolaire et de l’absence des créations promises, le taux d’encadrement des élèves (ratio enseignant / élèves) est aujourd’hui inférieur à ce qu’il était pendant la saignée réalisée sous Sarkozy. Dans l’enseignement public, il y avait un enseignant pour 13,85 élèves en moyenne dans les premier et second degrés en 2010 ; pour 14,24 élèves en moyenne en 2015. Conséquence, le nombre moyen d’élèves par classe augmente en primaire, au collège et au lycée (4). Parallèlement, les non remplacements se multiplient. Signe d’une situation toujours très déficitaire, la FCPE comptabilisait en mai 2016 plus de 22 000 journées de classes manquées en raison de l’absence de professeurs remplaçants depuis la rentrée précédente (5).

Il y a urgence !

En cette cinquième et dernière rentrée du quinquennat Hollande il ne reste rien des promesses de 2012. La situation de l’école est profondément dégradée. Il y urgence à sortir de la logique d’austérité qui prévaut depuis 2007 et qui a été poursuivie après 2012. C’est aux besoins éducatifs, croissants, qu’il faut répondre et non aux impératifs budgétaires et aux sacro saints traités européens dont la mise en oeuvre est contraire à l’intérêt général. C’est ce que propose Jean-Luc Mélenchon dans le cadre de la campagne pour l’élection présidentielle.

Un gouvernement insoumis à l’ordre établi prêt à assumer, en s’appuyant sur l’éducation nationale, les défis technologiques et écologiques de demain devra accorder à l’école les moyens nécessaires à son bon fonctionnement. 45 000 postes de professeurs (en plus des recrutements compensant les départs à la retraite et de l’indispensable titularisation des contractuels de l’éducation nationale) devront être créés pour revenir à la situation de 2007 du point de vue du taux moyen d’encadrement des élèves dans l’enseignement public. C’est ce taux qui détermine en partie le nombre moyen d’élèves par classe et les conditions d’apprentissages des élèves et donc une part importante de leur réussite scolaire.

Pour mettre un terme à la crise de recrutement et redonner de l’attractivité au métier d’enseignant, il conviendra de mettre en place un plan de pré-recrutement destiné aux étudiants souhaitant s’engager dans la carrière enseignante. Dès leur première année de Master, ces derniers recevront une allocation leur permettant de financer leurs études en échange d’un engagement à servir l’éducation nationale pour une durée de 10 ans. Ainsi, pourra être enrayé l’un des effets de la masterisation des concours enseignant qui, en allongeant la durée d’étude nécessaire à leur préparation, a également mécaniquement rétréci le vivier de candidat-es potentiels à celles et ceux en capacité de financer de longues années d’études. L’augmentation du point d’indice et le renforcement des garanties statutaires des professeurs devront également être au coeur d’une politique ambitieuse renouant avec l’idéal émancipateur d’un service public d’éducation égalitaire de qualité.

Sources: 

1.http://cache.media.education.gouv.fr/file/DP_rentree/26/3/2015_rentreescolaire_fiche_01_456263.pdf

2. Rapports annuels de la DEPP 2013, 2014, 2015. Pour 2016 estimation réalisée sur la base des 24 500 recrutements revendiqués par le ministère de l’éducation nationale diminués de 15 500 départs à la retraite (base 2015 reconduite pour 2016).

3. Cour des comptes, note d’analyse de l’exécution budgétaire 2015

4. http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/05/30/60-000-postes-dans-l-education-le-gouvernement-encore-loin-du-compte_4929120_4355770.html

5. http://www.fcpe.asso.fr/index.php/actualites/item/1706-la-fcpe-en-campagne-pour-les-remplacements

Publicités

Une réflexion sur “60 000 postes ? De l’enfumage au mensonge

  1. Pingback: Bref, François Lamy, député PS de l’Essonne et ancien ministre sous Hollande, briguera un cinquième mandat dans la 1ère circonscription du Nord ! | Le Blog de Adrien Quatennens

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s