Teach for France ou l’abandon du Ministère de l’éducation nationale à une nouvelle officine libérale

Dans son édition du 9 aout 2016, le journal l’Humanité révèle l’existence d’un partenariat entre l’Académie de Créteil et Teach for France (TFF), la branche française d’une association basée aux Etats-Unis. Ce partenariat conduira, à la rentrée 2016, à l’embauche pour deux ans d’une trentaine de contractuels « sélectionnés, préparés, accompagnés » par TFF dans des établissements relevant de l’éducation prioritaire.

TFF : une agence d’intérim pour le ministère de l’éducation nationale ? 

Alors que les résultats des derniers concours enseignants ont conduit à un véritable désastre – en mathématiques, musique, anglais, allemand, lettres classiques et lettres modernes, tant au CAPES qu’à l’agrégation, 15% à 70% sont restés vacants – le Ministère de l’Education nationale aurait-il trouvé avec TFF un sous traitant capable de mobiliser la main d’oeuvre qu’il ne parvient plus à recruter ?

Le recours aux contractuels est en effet devenu la règle dans un contexte d’austérité marqué par les destructions de postes sous le quinquennat d’airain de Nicolas Sarkozy et l’absence des « 60 000 créations » revendiquées par François Hollande. La part d’enseignants contractuels n’a cessé de croître atteignant 7,5% des personnels enseignants à l’échelle nationale. Dans les académies les moins attractives, la précarisation de la condition enseignante est encore plus forte. Dans celle de Créteil, la proportion des contractuels dépasse ainsi les 12%.

TFF ne cache pas cette réalité et en fait même un argument. Là où les carences de l’éducation nationale se manifestent, le privé se place en recours. Il serait gage d’efficacité là où le politiques publiques seraient en échec. Une solution là où le gouvernement rencontre un problème. Le partenariat passé par l’Académie de Créteil est de ce point de vue particulièrement inquiétant. Outre qu’il révèle l’incurie de la politique éducative conduite depuis 2012, il valide et légitime un discours libéral porté par un acteur privé à propos de l’école, en particulier du recrutement et de la formation des enseignants. Or nous sommes sur un terrain qui devrait demeurer un strict monopole public.

De quelle conception du métier d’enseignant ce partenariat est-il le nom ?

Le partenariat passé en TFF et l’Académie de Créteil doit conduire au recrutement de profils dotés « de qualités pédagogiques et de “leadership” : courage intellectuel, ouverture d’esprit, esprit critique, goût de transmettre, capacité à conduire le changement et humilité ». Au recrutement par concours, fondé sur les qualités scientifiques et pédagogiques des candidat-es, se substitue une sélection basée sur la reconnaissance d’une série d’aptitudes individuelles. Il y aurait ainsi des caractères capables, des personnalités idéales. Cette vision, à la fois réductrice et déterministe, charrie avec elle une conception opportunément simplificatrice. C’est la négation du métier d’enseignant. Un métier qui s’apprend. Et quelques semaines de stage ne sauraient y suffire.

Si le flou – et le caractère creux – d’une telle représentation du métier d’enseignant laisse pantois, elle comporte cependant une dimension idéologique conforme à la mutation du système éducatif engagée avec la généralisation du socle commun et des compétences. Il est d’un certain point de vue logique que les partisans de l’école du socle (instituée par l’UMP et développée par le PS) se reconnaissent dans une « formation » laissant de côté toute maîtrise disciplinaire et toute culture pédagogique des futurs enseignants.

Les futurs contractuels formés par TFF viseront à obtenir « à court terme un impact positif sur l’avenir (des) élèves ». Vision immédiatement utilitariste que celle de la recherche de ce bénéfice immédiat mais définition une nouvelle fois conforme à l’abandon d’une perspective émancipatrice, nécessairement inscrite dans le temps long, dont se satisfont les partisans d’une école des compétences, visant à former des individus employables plutôt que des consciences émancipées.

Un entrisme libéral à l’école

Enfin, le partenariat passé avec l’Académie de Créteil ouvre grandes les portes de l’école à une nouvelle officine libérale.

Dirigé par Olivier Duhamel, entre autre membre du Siècle, vice-présidé par Laurent Bigorgne, directeur de l’Institut Montaigne (Think tank du CAC 40 présidé par le patron d’Axa), animé par des membres des directions de Danone, Total, PSA ou Publicis, TFF fait des valeurs de l’ « entreprenariat » un fondement de l’encadrement qu’il propose aux contractuels qu’il recrute. Ainsi, les futurs professeurs, « formés » à l’INSEAD (école de management privée) seront-ils suivis pendant deux ans par « un leadership mentor, issu du monde de l’entreprise ».

En visant également à coordonner un réseau d’anciens, TFF, ne dissimule pas la dimension idéologique de son action. L’association veut agir sur le moyen et long terme en encourageant notamment ses anciens contractuels à devenir des « facteur d’influence (médias, politiques) » dans le domaine éducatif mais aussi à « intégrer l’administration de l’éducation nationale ».

Ce partenariat, si il marque le franchissement d’un seuil en confiant le recrutement et la formation de contractuels à une entité privée, ne saurait nous étonner. Il s’inscrit dans un contexte qui voit les liens du Ministère de l’éducation nationale avec les entreprises se multiplier (par exemple avec Microsoft dans le domaine de la formation continue des professeurs).

Il y à la de graves atteintes au principe de laïcité mettant en péril la nécessaire neutralité de l’éducation nationale en même temps qu’une privatisation extrêmement préoccupant de certains des aspects fondamentaux de l’organisation du système éducatif républicain.

Face à de telles dérives la ministre de l’éducation nationale doit rapidement donner des explications. Il faut pour notre part exiger l’abandon immédiat de ce partenariat. Sans quoi c’est à la privatisation de l’éducation nationale et à la soumission des jeunes esprits au dogme libéral que nous assisterons.

Publicités

3 réflexions sur “Teach for France ou l’abandon du Ministère de l’éducation nationale à une nouvelle officine libérale

  1. En quoi, il y a atteinte à la laïcité ?

    Si le ministère ne s’occupait seulement des programmes et des évaluations, et que le recrutement des enseignants du primaire serait une compétence communale, le recrutement des enseignants du secondaire une compétence départementale et le recrutement des enseignants du supérieur une compétence régionale, ne pensez-vous pas que cela serait un modèle plus flexible et plus proche du terrain ?

    Au Canada et en France dans l’enseignement privé non catholique, j’arrive à être recruté à partir d’un entretien Skype. Si l’Éducation nationale était privatisée, je pourrais imaginer postuler pour la Guyane sans être obligé de sauter dans l’avion pour passer un concours !

  2. d’accord avec vous, sauf quand vous parlez du recrutement actuel des profs par concours :
    « Au recrutement par concours, fondé sur les qualités scientifiques et pédagogiques des candidat-es »

    A aucun moment les qualités pédagogiques ne sont recherchées dans les épreuves du CAPES (malheureusement)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s